Bourgeons sous la neige
haïku, haïbun, haïga, haïsha...
AVERTISSEMENT
Un
texte assez long et sensible où sont évitées
toutes les principales et délicates raisons d'un mal-être.
Sachez cependant que j'ai appris à bien mieux relativiser.
Passagers du vent, vous pouvez glisser vos mots ou silences.
Le cas échéant, n'ayez pas la moindre crainte. Au contraire !
Quelques « menus détails » amenés au goût du jour.
En soi, ce n'est pas un « haïbun » (prose entrecoupée de haïkus)
mais plutôt un déploiement à la Prévert du parcours d'une vie.
montre à gousset © ೋ Il domani ha i tuoi occhiೋ
Comment me souvenir de mes 15 ans ?
Mon adolescence avait éclaté en mille morceaux,
j'avais si peur de tout que je ne savais plus où aller.
Comment me souvenir de mes 20 ans ?
Quelque chose en moi n'allait pas, je le pressentais.
Pourtant tout autour de moi cela bougeait.
Mon regard continuait à fuir les choses et les êtres,
je n'avais aucun repère où me raccrocher.
Aucun.
Comment me souvenir de mes 25 ans ?
Ma fuite semblait éternelle.
Je me souviens d'une petite anglaise.
Elle avait bien voulu venir écouter mes disques
qui déjà à l'époque sortaient de l'ordinaire.
Pas la musique qu'écoutait la plupart de mes amis.
Non quelque chose de plus distant.
De beaucoup plus distant.
Pourquoi les avais-je choisis ?
Je ne le savais pas.
La petite anglaise a écouté gentiment.
Sans doute attendait-elle quelque chose.
Mais ce quelque chose n'est pas venu.
Elle a juste esquissé un sourire
et elle repartie comme elle était venue.
¤
La femme s'éloigne
ses pas crissant dans la neige.
Coulée de printemps.
¤
Comment me souvenir de mes trente ans ?
Ma fuite n'en finissait pas.
Je voyais les fleurs mais ne les sentais pas.
Je voyais un petit oiseau
mais je ne le scrutais que du coin de l'œil.
Alors tout le reste...
¤
Haut perron en fleurs.
Sa jupe fourreau suivie
d’un foulard de soie.
¤
Je n'ai pas osé la rattraper...
Je m'inventais des rêves à peine frôlés.
¤
Minuit sous la lune.
Une courbe éclipse l’autre
au creux de la crique.
¤
Comment me souvenir de mes... quarante ans ?
J'avais un peu compris ce qui m'empêchais de vivre.
Mais je n'osais toujours pas.
Comment me souvenir de mes... cinquante ans ?
Oui, je vois encore ce gâteau aux fraises
accompagné de champagne rosé.
Les gens riaient autour de moi.
Je les écoutais sagement.
J'ai dépassé mes cinquante cinq ans,
en fait aujourd'hui j'en ai cinquante neuf plus un...
Autour de moi la vie continue...
Je ressens toujours un poids énorme qui me retient.
Je ne veux pas être un poids pour les autres.
Sans doute ai-je tort ?
Sans doute ai-je eu tort ?
L'automne arrive à grand pas,
je continue à me bercer d'illusion...
¤
L’Instant de Guerlain,
appeau vaporeux – ma peau
d’automne opalin.
¤
En sous-bois, les feuilles
et mes pensées virevoltent.
Sentier détrempé.
¤
Je préfère me raccrocher à la vie des autres
moi qui n'ait toujours pas eu de vraie vie.
Une vie de mouche...
¤
Un rai de soleil
sur le rebord de la vasque
– la mouche irisée.
¤
À quoi cela me servirait-il de me lamenter ?
La vie est passée sous mes yeux
comme entre deux étroites parenthèses.
Comment renverser le temps
et retrouver mes vingt ans ?
Aujourd'hui, j'ai appris à vivre au présent.
Cela fait pas mal de temps que je relativise.
Et on ne réécrit jamais son histoire.
¤
Biche entraperçue.
Autour du fourré retombent
les cristaux de neige.
¤
Je pense à une très intuitive amie platonique.
Elle avait entraperçu certaines choses sensibles.
Certaines choses au travers de mes haïkus.
Elle avait perçu un énorme silence...
Nous avons échangé en privé de belles choses.
J'espère qu'au fond d'elle-même
son immense nostalgie ne la freine pas trop.
J'espère qu'elle parvient
à replonger dans quelques rêves doux.
Il ne faut jamais effacer le passé.
Sinon il revient toujours sans prévenir.
Sachez que je ne regarde pas trop en arrière.
¤
Cendres à Beyrouth.
Si blême, la lune emblème
du chant de Fayrouz.
¤
Comme le phénix qui renaît de ses cendres...
je vois renaître l'espoir dans quelques yeux embués.
Si personne ne croît aux choses d'ici-bas,
sur notre bonne vieille terre, rien ne changera.
Même si des gens sont dans le désespoir,
il faut s'efforcer de croire à un monde meilleur.
¤
Afghane en burqa.
Ses yeux à travers la treille
voient un ciel d'azur.
¤
Francis Tugayé
Tarbes, le 12/02/2012
(mise à jour des haïkus le 29/01/2012)
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Graziella Dupuy (haïku)
Francis Tugayé (encre)
Devançons le printemps pour inviter le dragon sur les territoires Japonais
Et la danse du Dragon Doré (Kinryū-no-Mai) au temple de Sensiji (Asakusa)
Get ahead of the spring to invite the dragon on the Japanese territories
And the dance of the Golden Dragon (Kinryū-no-Mai) to the temple of Sensiji
En japonais, elle porte le nom 月下美人 (gekka bijin), littéralement « la belle sous la lune ».
Elle est souvent appelée « belle de nuit » ou « fleur de lune » car elle ne s'ouvre que la nuit.
Et dans les régions au climat non tropical, ce peut n'être qu'une à deux nuits par an,
ce qui en fait un phénomène assez exceptionnel.
Le haïku et la « fleur de lune » en signe de porte-bonheur à Graziella Dupuy
Son blog Au gré d'un souffle
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Graziella Dupuy (lavis)
Francis Tugayé (haïku)
Allez aussi sur le blog de Graziella
“Au gré d'un souffle” : article Grésil sur le lac
Amis haïjins, même différentes ou divergentes vos propres perceptions seront les bienvenues.
Accorder la forme (5/7/5 ou tout autre) à son contenu
Un abord moins évident mais plus enrichissant, nous l'espérons.
Quelques aperçus sur « l'harmonie » envisageable dans le haïku
Cela pourrait ouvrir à tout un chacun une manière de ressentir, de faire ressentir les choses.
Dans l'art floral japonais, l'ikebana ou kadô (la Voie des fleurs) [1],
l'harmonie est réciproque.
Le vase sublime la fleur.
La fleur sublime le vase.
Selon mon intuition – elle peut me tromper ! –, un haïku pourrait revêtir une telle harmonie.
La rythmique (le vase)
En Occident, par convention liée à nos langues, les haïkus sont souvent disposés en 3 lignes.
Au travers de cette disposition, les haïjins en ressentiraient-ils une rythmique musicale ?
L'adapteraient-ils au plus près de la scène traitée (lourde, nostalgique, douce, légère...) ?
Chaque mot (un des pétales de la fleur)
Le « signifiant » du mot – sa seule apparence – d’une part, et ce qu'il « signifie » d’autre part.
Ce que les sonorités pourraient faire ressentir au-delà du sens ou multiple sens attribué au mot.
Cela nécessite un choix précis du moindre mot, il y a tant de nuances dans la langue française.
L'articulation du haïku
S’organise-t-elle comme les branches d'un éventail autour d'un « seul et unique rivet » ?
Une plus ou moins grande fluidité est-elle accordée au contenu selon la scène évoquée ?
La calligraphie
Au Japon, un haïku – comme un haïga – attire en premier lieu les yeux… avant d’être lu.
Convenons-en, réunir tous ces ingrédients dans un haïku est bien loin d’être une évidence.
Si l’exercice est pour le moins difficile et exigeant, il peut être passionnant de le tenter.
Juste deux essais de forme 5/7/5 (une forme qui en soi n'est pas une
panacée)
Pardon de me citer – en aucune façon, ces essais ne sauraient valoir
d'exemples probants.
Sans trop intégrer les sens, laissez d’abord vos yeux percevoir les finesses de la calligraphie…
puis tentez de ressentir les mélodies et ce qu’elles pourraient sous-tendre au travers des mots.
L1 : mise en place d’une ambiance qui va s’avérer contrastée
L2 : une succession de sonorités douces en “s”, “z” et “f”
L3 : au final, la mystérieuse apparition des fleurs
« L’ombre transcende la lumière diffuse » (notion japonaise)
L1 : conforme à la scène, une dureté appuyée en “r” et “om”
L2 : détachée de L1, une sonorité assez agaçante
L3 : en léger contraste avec L1 et L2
Notez que rien n’est explicite dans cet essai.
Francis Tugayé
(version blog © septembre 2011)
Première publication en page 11 de la revue Ploc n° 25 (juin 2011)
Compte rendu de cours de haïkus (suite), les ambiances automnales, haïbuns...
Association pour la Promotion du Haïku
(accès gratuit aux lettres et aux numéros de la revue Ploc)
La sensibilité japonaise est particulièrement perméable à cette sorte d'ondulation un peu floue.
En quête permanente
d’un équilibre extrêmement délicat
entre “l’essence originelle du haïku
et ce que nous sommes…”
Le haïku, l'art de suggérer
L'instant fugitif, la retenue,
le non-dit, l'implicite
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